SYNDICAT CGT UNILEVER FRANCE HPCI

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Syndicat CGT Unilever HPCI France

Publié le par Syndicat CGT Le Meux

Les dernières annonces du gouvernement ont, une fois de plus, créé beaucoup de colère chez le personnel soignant, à qui Macron a demandé de nouveaux sacrifices. Entretien avec Pierre Schwob, infirmier aux urgences de l’hôpital Beaujon et membre du collectif inter-urgence.

« Pour ouvrir 2 000 lits en réa, on ferme 5 000 lits d’hospitalisation » un urgentiste répond à Macron

Crédit Photo : Paolo Miranda / AFP

Révolution Permanente : « Emmanuel Macron, hier soir, après un an de gestion calamiteuse de la crise sanitaire et une campagne anti-soignants il y a quelques semaines à propos des vaccins, en appelle désormais à un « effort des soignants » : qu’est-ce que vous en pensez ? »

Pierre Schwob : On a été assez clair dans le communiqué qu’on a envoyé au niveau des soignants : je pense que c’est limite insultant à l’heure actuelle de nous demander des efforts sachant que la plupart d’entre nous, on a sacrifié nos jours de repos, nos jours de congé, on a laissé nos vies familiales pour revenir sur l’hôpital, parce qu’il faut être conscient que chez beaucoup de nos collègues, il y a eu un choix à faire entre la famille et l’hôpital et ils ont choisi l’hôpital. Pour des questions de responsabilités, parce que cela ils nous l’ont bien fait comprendre.

Aujourd’hui le système ne tourne pas sans nous très clairement, et même quand on est tous là on peut faire tourner bien le système. Aujourd’hui, à l’hôpital public, on est en train de réfléchir à ce qu’on appelle le gel des mobilités, en l’occurrence le fait que les professionnels n’aient plus le droit de partir de l’hôpital : ils n’ont plus le droit de quitter leur service, de demander des mutations, même de poser des démissions, lesquelles sont repoussées. En réalité, on est véritablement en prison à l’heure actuelle à l’hôpital et on nous demande encore des efforts et des sacrifices : on ne sait plus ce qu’on doit faire en plus.

Aujourd’hui, certains infirmiers, quand ils prennent leurs postes, ne savent pas où ils vont travailler la nuit. Ça marche un temps, mais lorsque cela fait un an que l’on ne sait pas où on va travailler, c’est impossible, c’est très difficile à vivre et très angoissant. Les urgences, on est habitués, on ne sait pas sur quoi on va tomber, c’est le principe et c’est ce qui fait la spécificité de ce service. Dans les autres services, c’est beaucoup moins habituel, on sait où est ce qu’on est, avec qui on travaille, là quand on est balancé, et qu’on ne sait rien de tout cela, c’est insupportable.

RP : « Macron, en janvier, a décidé de ne pas reconfiner contre l’avis d’un certain nombre de soignants, d’hospitaliers, de spécialistes, et aujourd’hui il qualifie ce choix de non reconfinement de « temps gagné » par rapport aux autres pays et de « liberté préservée » pendant plusieurs semaines : est-ce vraiment du « temps gagné » ? »

Pierre Schwob : Il suffit de voir l’Italie : il y a un an on regardait les Italiens en disant que c’était des abrutis et qu’il fallait fermer leurs frontières, et un an après c’est les Italiens qui nous regardent et qui ferment leurs frontières. Donc voilà on a gagné vachement de temps. De toute façon c’est simple : il y a un an, on n’avait pas de lit, un an après on n’en a toujours pas. Quand on dit qu’ils n’ont rien fait, c’est vraiment de l’inactivité : on a un président qui joue au poker, qui s’est dit il n’y aura pas de seconde vague ; perdu, il y en a eu une. Il s’est dit ensuite cela ne fera pas de troisième vague parce qu’il y aura les vaccins ; perdu il n’a pas les vaccins et en plus il a la troisième vague. C’est un joueur de poker qui perd à chaque coup.

RP : « Quand les conseillers de Macron tendent presque à le décrire comme un épidémiologiste, un spécialiste de la crise sanitaire, vous en pensez quoi ? »

Pierre Schwob : Certains psychologues ont étudié dans les années 1950 un biais de connaissance qu’ils ont baptisé ensuite « l’effet Dunning-Kruger » : c’est le fait que lorsqu’on apprend quelque chose, on a l’impression de tout savoir, puis ensuite vient tout un temps de déconstruction avant de comprendre vraiment les choses. Je crois que Monsieur Macron croit tout savoir, il croit être au pic de son savoir sur l’épidémie, alors qu’en fait pas du tout : il ne comprend rien du tout. C’est un effet qui apparaît très souvent lorsque tout le monde est un peu épidémiologiste et que tout le monde pense savoir comment régler le problème de la santé.

RP : « Pour accompagner les annonces, face à la lassitude de la population et des soignants, Macron a annoncé l’ouverture de 2000 lits et l’accélération de la campagne de vaccination. Est-ce que vous y croyez, et que cela va vouloir dire concrètement la création de ces lits supplémentaires ? »

Pierre Schwob : Tout d’abord, il faut dire qu’il n’a toujours pas reconfiné. Il n’y a pas eu de reconfinement, et à l’heure actuelle on ne reconfine pas. La seule déclaration qu’il a faite, c’est l’ouverture de 2000 lits en réanimation. La réalité de ces 2000 lits en réanimation, c’est que pour faire 2000 lits en réa, on ferme à côté 5000 lits de réanimation complète.

Chez moi, il y a 70 % de déprogrammation. On n’opère plus, pour un hôpital qui fait principalement de la chirurgie. On fait des grève hépatiques, on est spécialisé dans le digestif, l’hépatique, et ont arrêté de prendre ces patients là en charge ; on ne fait plus de nouvelles détections. On a pleins de patients qui sont suivis pour des cancers qui sont très clairement décédés parce qu’on n’a pas pu les opérer. On a l’impression qu’on ne fait que du Covid à l’hôpital. Mais le Covid c’est une maladie, et on en a pleins d’autres. Nous notre fonds de commerce ce n’est pas le Covid à l’origine. Avant le Covid on ne faisait pas rien. On était déjà en grève parce qu’on n’avait pas les moyens d’hospitaliser les gens. Donc aujourd’hui, tout mettre sous le prisme du Covid, c’est un peu honteux pour les autres patients, parce qu’aujourd’hui quelqu’un qui a le cancer il a intérêt à choper le Covid pour être pris en charge. Ça devient très difficile, parce qu’on occulte toutes les autres pathologies.

RP : « Macron nie le fait qu’il y ait un tri des patients ; c’est donc faux ? »

Pierre Schwob : Le tri de patients en réalité il y en a toujours eu, on a pas entendu le Covid pour faire des tris de patients. Les épisodes de grippes comme cela touche majoritairement des personnes âgées, j’ai rarement vu des personnes de 90 ans aller en réanimation. C’est pour cela que ça ne faisait pas grand bruit : on a vu des patients mourir, c’était l’horreur. On a déjà connu l’horreur mais dans l’indifférence absolu. Là ce dont on parle, c’est faire du tri chez des gens qui sont des jeunes. On parle d’un vrai tri très dur. On l’a déjà eu sur la première vague, où le tri s’est fait à l’hôpital, il s’est fait au téléphone du SAMU : pour beaucoup de patients, le SAMU disait qu’ils ne viendrait pas en disant de ne pas venir à l’hôpital. Il est là le tri. C’est beaucoup moins gênant de le faire par téléphone que de le faire en face. Mais il y a eu aussi du tri à l’hôpital avec des médecins qui devaient choisir faute de moyens qui ils allaient garder et qui ils ne garderaient pas. Le gros du tri s’est fait au téléphone, où la plupart des gens ont été abandonnés. Aujourd’hui, on a plus les moyens d’aller les chercher et on y va, mais du coup le tri s’est déplacé à l’hôpital, et c’est cela que le gouvernement ne voulait pas.

RP : Macron a aussi parlé d’une accélération de la campagne de vaccination. Qu’entend-il par là ?

Pour l’accélération de la campagne de vaccination, il a eu un problème, c’était le personnel. Là il a réglé son problème, c’est à dire que l’on va pouvoir vacciner. Plus besoin d’être aide-soignant ou infirmière, maintenant les pompiers vont pouvoir vacciner, et tout le personnel qui était dans la réserve sanitaire qui était prévu pour faire la vaccination va être déplacé sur les hôpitaux. Tous les étudiants dans les secteurs de la santé reviennent sur les hôpitaux pour pallier aux manques d’effectif. On est toujours dans la même gestion, une gestion de crise, une gestion au lance pierre où rien n’est construit. On ne sait pas faire face. Pour la vaccination, le vrai problème c’est les doses : ils peuvent incriminer qui ils veulent, les professionnels qui ne veulent pas se faire vacciner, là je ne sais pas s’il veut sortir les chiffres, mais je pense qu’au niveau des professionnels, après la campagne de vaccination de ceux-ci, les chiffres ne sont pas du tout les mêmes que ceux d’avant.

A chaque fois, c’est la réponse du gouvernement : quand il y a un problème, il faut un responsable. Un coup ce sont les jeunes, un coup les Marseillais, un coup ce sont les soignants. Ils n’ont aucune gêne, et c’est une logique que l’on connaît bien dans le soin : c’est toujours de notre responsabilité. Ce n’est jamais l’administration qui va se remettre en question sur ses pratiques et son fonctionnement, jamais ! Dernièrement on a eu une patiente décédée dans les couloirs de l’hôpital Lariboisière, et une plainte déposée contre Martin Hirsch, le président de l’AP-HP, et il a répondu que c’était l’incompétence de l’infirmière. Pourtant, en 2019, on fait grève et il a été obligé de rajouter une dizaine de postes d’infirmiers à Lariboisière, et là on ne l’entendait pas dire que c’était des incompétents qui ne savent pas gérer. La réalité est là : ce sera toujours les soignants les responsables et l’administration ne se mettra jamais en question.

RP : « On comprend que la situation est catastrophique et qu’il y a un manque de moyens structurels dans les hôpitaux, mais aussi dans l’ensemble des services publics. Face à cette troisième vague, que préconise le collectif inter-urgence ; comment peut-on se sortir de cette situation ? »

Pierre Schwob : Le gros problème, ce n’est même pas la situation du Covid, parce que c’est un prisme. On va en finir avec le Covid, d’une manière ou d’une autre. Cela peut être dramatique pendant un certain temps et on peut se retrouver comme le Portugal dans les prochaines semaines avec ambulances qui font la queue à l’entrée des urgences, mais à un moment on va en sortir. La question derrière, c’est quel sera l’état de l’hôpital, quel constat fait le gouvernement sur l’état de notre système hospitalier ? On voit qu’il est totalement à la masse, et il fait des trucs totalement fous.

On voit par exemple le projet de fusion Beaujon-Bichat [qui doit fusionner deux hôpitaux du nord de Paris], qui va supprimer 300 lits, c’est de la folie ! Ils continuent sur la casse de l’hôpital : ce sont des assassins. C’est injustifiable, et ils appliquent leur politique néolibérale à la lettre. J’ai peur de ce qui est en train de se passer, mais j’ai surtout peur de l’après. S’ils mettent en place un gel des mobilités, c’est parce que les gens veulent partir, et derrière s’ils s’en vont, sans soignants, même sans Covid, on fait comment ? Et le gouvernement pourra fermer des lits et des hôpitaux parce qu’on manquera de soignants, et ce sera pire encore : le gros danger il est là. On est dans un tournant historique pour l’hôpital public, et savoir s’il va survivre après la crise. Y’aura-t-il encore des gens qui voudront travailler là-dedans, je ne sais pas. Déjà aujourd’hui un infirmier qui a fait un an dans un service c’est considéré comme un ancien ; avant on disait qu’il fallait cinq ans pour connaître un service. Je travaille depuis neuf ans dans mon service, je suis un dinosaure.

RP : « Est ce que vous préparez une mobilisation après la troisième vague ? »

Pierre Schwob : On appelle à une mobilisation pendant la vague. Ce matin on était à l’hôpital Bichat pour dénoncer sa fermeture ; on continuera à appeler à des mobilisations dans le respect des gestes barrière, en faisant pleins de groupes de six s’il faut, mais on continuera.

Propos recueillis par Ariane Serge

Publié par REVOLUTION PERMANENTE

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