Il est encore imprégné du modèle suédois qu'il cite à tout bout de champ. Sans chercher à être exhaustif, il évoque les institutions du dialogue social, les principes d'Etat providence et de service public enviés par tous les Européens et encense leur sens de l'efficacité. Tout juste revenu de Stockholm, où il a dirigé durant quatre ans les activités d'Unilever pour les pays nordiques, Bruno Witvoët s'est d'ailleurs promis d'en importer certaines procédures. Le nouveau président d'Unilever France (Carte d'Or, Knorr, Lipton, Cif, Omo, Rexona…) a d'ores et déjà « briefé » son staff. Hors de question d'enchaîner les réunions sans coupures, indispensables pour analyser, réfléchir et rebondir. Autre consigne : ne jamais accélérer les processus de décision. « Les Suédois tardent parfois à trancher. Mais, au moins, ils ne se déjugent pas. »
Au sujet de Stockholm aussi, le Français de quarante-sept ans ne tarit pas d'éloges. Il s'est plu dans cette ville criblée de ponts et d'étendues d'eau, à l'embouchure du lac Mälar, qu'il a sillonné en voilier. Chez ses quatre enfants aussi, la greffe a pris, confirmant que tous avaient hérité du tempérament aventureux des ancêtres. Les aïeux, hollandais, de Bruno Witvoët s'établissent en Egypte dans l'entre-deux-guerres. Son grand-père y convoie des bateaux sur le canal de Suez, jusqu'à ce que la famille ne soit brutalement expulsée en 1956 lors de la nationalisation de l'ouvrage. La France sera leur refuge où naîtra ce dirigeant énergique, voire suractif au dire de ses proches, qui ne parle pas la langue de ses pères.
Sa fidélité au géant anglo-néerlandais, fondé à la fin du XIXe siècle par deux marchands de beurre des Pays-Bas, n'est donc que pure coïncidence. En sortant de Dauphine en 1984, l'étudiant privilégie cette offre à celles de Lesieur et du Printemps, avec l'espoir qu'une multinationale l'enverra à l'étranger. L'expatriation était son objectif, partagé par sa femme, alors en poste chez American Express. Avant d'arracher sa première mission de responsable marketing au Mexique en 1992, il patientera tout de même huit ans, parcourant quelque 100.000 kilomètres… sur les routes de France. A l'époque, l'apprentissage des ventes se mérite. Pour Astra-Calvé, filiale d'Unilever, il commence en livrant des yaourts aux entrepôts dès potron-minet …
L'émigration aura aussi son lot de déceptions. Si le directeur général d'Unilever Bestfoods Belgique se fond bien dans la bonne société bruxelloise en 2003, accessible et bon enfant, il a échoué, huit ans plus tôt, à s'insérer dans la vie londonienne, à laquelle il ne reconnaît que deux avantages : sa programmation en matière de musique baroque et son choix de thés… En charge, outre-Manche, de la constitution de la catégorie européenne des produits culinaires, il s'en tire néanmoins avec une belle promotion : la direction marketing de la division alimentaire en France qui lui permettra de se faire remarquer en haut lieu. A peine arrivé, il reprend en 1999 le dossier de l'acquisition d'Amora-Maille, à l'abandon. Avec les directeurs financiers et juridiques, il recalcule un prix et rouvre les négociations avec son propriétaire, Paribas Affaires Industrielles (PAI), qui aboutiront l'année suivante au rachat de ce fleuron français.
2001 sera moins faste. Envoyé à Rotterdam regonfler la catégorie européenne des produits margarines et fromages, sa femme choisit d'attendre la naissance du petit dernier dans leur maison de Croissy-sur-Seine. Il part seul mais négocie de passer tous ses vendredis en France. Sans le savoir, Bruno Witvoët, dont le nom signifie « pied blanc », appliquait déjà le modèle scandinave, qui porte haut le compromis entre les aspirations familiales et carriéristes.
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